Un peu de littérature anglaise! (en v.f.)
" J'ai rêvé l'autre nuit que je retournais à Manderley. J'étais debout près de la grille devant la grande allée, mais l'entrée m'étais interdite, la grille fermée par une chaîne et un cadenas. J'appelai le concierge et personne ne répondit; en regardant à travers les barreaux rouillés, je vis que la loge était vide.
Aucune fumée ne s'élevait de la cheminée et les petites fenêtres mansardées bâillaient à l'abandon. Puis je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des rêves et je glissai à travers les barreaux comme un fantôme. L'allée s'étendait devant moi avec sa courbe familière, mais à mesure que j'y avançais, je constatais sa métamorphose: étroite et mal entretenue, ce n'était pas l'allée d'autrefois. Je m'étonnais d'abord, et ce ne fut qu'en inclinant la tête pour éviter une branche basse que je compris ce qui était arrivé. La nature avait repris son bien, et, à sa manière insidieuse, avait enfoncé dans l'allée ses longs doigts tenaces. Les bois toujours menaçants, même au temps passé, avaient fini par triompher. Ils pullulaient, obscurs et sans ordre sur les bords de l'allée. Les hêtres nus aux membres blancs se penchaient les uns vers les autres, mêlant leurs branches en d'étranges embrassements et construisant au-dessus de ma tête une voûte de cathédrale. Et il y avait d'autres arbres encore, des arbres dont je ne me souvenais pas, des chênes rugueux et des ormes torturés qui se pressaient joue à joue avec les bouleaux, jaillissant de la terre en compagnie de buissons monstrueux et de plantes que je ne connaissais pas.
[...] La pauvre piste qui avait été notre allée ondulait et même se perdait par instants, mais reparaissait derrière un arbre abattu ou bien à travers une flaque de boue laissée par les pluies d'hiver. Je ne croyais pas ce chemin si long. Les kilomètres devaient s'être multipliés en même temps que les arbres et ce sentier menait à un labyrinthe, une espèce de brousse chaotique, et non plus à la maison. Mais voici qu'elle m'apparue tout à coup; les abords en étaient masqués par ces proliférations végétales et lorsque je me trouvai enfin en face d'elle, je m'arrêtai le coeur battant, l'étrange brûlure des larmes derrière les paupières.
C'était Manderley, notre Manderley secret et silencieux comme toujours avec ses pierres grises luisant au clair de lune de mon rêve, les petits carreaux des fenêtres reflétant les pelouses vertes et la terrasse. Le temps n'avait pas pu détruire la parfaite symétrie de cette architecture, ni sa situation qui était celle d'un bijou au creux d'une paume."
Rebecca, extraits du chapitre 1, Daphné Du Maurier
Aucune fumée ne s'élevait de la cheminée et les petites fenêtres mansardées bâillaient à l'abandon. Puis je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des rêves et je glissai à travers les barreaux comme un fantôme. L'allée s'étendait devant moi avec sa courbe familière, mais à mesure que j'y avançais, je constatais sa métamorphose: étroite et mal entretenue, ce n'était pas l'allée d'autrefois. Je m'étonnais d'abord, et ce ne fut qu'en inclinant la tête pour éviter une branche basse que je compris ce qui était arrivé. La nature avait repris son bien, et, à sa manière insidieuse, avait enfoncé dans l'allée ses longs doigts tenaces. Les bois toujours menaçants, même au temps passé, avaient fini par triompher. Ils pullulaient, obscurs et sans ordre sur les bords de l'allée. Les hêtres nus aux membres blancs se penchaient les uns vers les autres, mêlant leurs branches en d'étranges embrassements et construisant au-dessus de ma tête une voûte de cathédrale. Et il y avait d'autres arbres encore, des arbres dont je ne me souvenais pas, des chênes rugueux et des ormes torturés qui se pressaient joue à joue avec les bouleaux, jaillissant de la terre en compagnie de buissons monstrueux et de plantes que je ne connaissais pas.
[...] La pauvre piste qui avait été notre allée ondulait et même se perdait par instants, mais reparaissait derrière un arbre abattu ou bien à travers une flaque de boue laissée par les pluies d'hiver. Je ne croyais pas ce chemin si long. Les kilomètres devaient s'être multipliés en même temps que les arbres et ce sentier menait à un labyrinthe, une espèce de brousse chaotique, et non plus à la maison. Mais voici qu'elle m'apparue tout à coup; les abords en étaient masqués par ces proliférations végétales et lorsque je me trouvai enfin en face d'elle, je m'arrêtai le coeur battant, l'étrange brûlure des larmes derrière les paupières.
C'était Manderley, notre Manderley secret et silencieux comme toujours avec ses pierres grises luisant au clair de lune de mon rêve, les petits carreaux des fenêtres reflétant les pelouses vertes et la terrasse. Le temps n'avait pas pu détruire la parfaite symétrie de cette architecture, ni sa situation qui était celle d'un bijou au creux d'une paume."
Rebecca, extraits du chapitre 1, Daphné Du Maurier
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